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Carte postale de Gâvres #3 - "Les mots de..."

Carte postale de Gâvres #3 - "Les mots de..."

Nous quittons Gâvres, nourris par le cycle infini des vagues, ce recommencement perpétuel, et en même temps unique à chaque fois...

Je (Julie) me dis que c'est ça, aussi, ouvrir un laboratoire comme On est raccord ! C'est essayer des choses, vivre du conflit, le traverser, vivre des pics de bonheur, les traverser, essayer, se tromper, ensemble... et puis apprendre, chaque jour apprendre.

Épouser ses vagues c'est l'inverse de ce dont j'ai l'habitude dans mon travail. D'habitude j'aide à maintenir le cap d'un paquebot qui avancera droit devant lui quoi qu'il advienne. Et pourtant dans l'incertitude des vagues... je ne me suis jamais sentie autant en vie. Merci Gâvres et la mer pour cela.

Mais maintenant... place aux mots de trois participants

🏰 Mehdi Bleil, régisseur de la résidence #2

Paul, Mehdi et Ali en mission maraichage pour ramener les légumes du coin à l'équipe

Faire communauté, c'est une notion qui ne va pas toujours de soi. Pour moi, la communauté, c'est un espace refuge, qui nous permet d'être entouré·e·s de ce qui nous semble familier, et nous permet d'être nous-même. Alors, dans le cadre d'une résidence expérimentale, où on est en position d'apprentissage, où l'on remet en question la culture du travail, où l'on ne connait personne, comment réussir à faire communauté ? Comment y parvenir, pour poursuivre un but commun? C’est une tâche qui peut alors se révéler difficile, complexe, voir insurmontable. On se souvient de la Communauté de l’Anneau (qui n’a duré qu’un volume, je me permets de le rappeler).

Même si nous n’étions pas la proie des orques, forces maléfiques et autres Nazgüls, pendant ces quelques 12 jours passés avec les autres participant·e·s de la résidence On est raccord! #2, on a pu expérimenter collectivement cette idée de faire communauté, ensemble, et je pense que l’expérience a été concluante.

Pendant la résidence, j’ai appris que la communauté n’était pas forcément un espace fixe et donné, mais que c’était un édifice en construction permanente, qui ne reflète pas seulement un groupe d’individu, mais une pluralité d’expériences et de personnalités. Faire communauté c’est ainsi faire avec les autres, s’accommoder des singularités, des diverses façons de faire, pour obtenir un édifice qui puisse abriter le groupe et refléter chaque individu plutôt qu’un ensemble.

C’est une entreprise délicate, source de questionnements, de frictions, de remises en question, mais c’est une entreprise qui procure de la satisfaction et de la joie. Je peux dire que j’ai été heureux d’apprendre à faire communauté, grâce aux outils de coopération apportés par Charlie et Ali et grâce aux actions quotidiennes faites par chacun·e·s.

J’ai été heureux de partager mon temps, mes réflexions et mes tâches d’autogestion du quotidien avec un groupe. Heureux de parler cinéma, militantisme, révolution et soin sur les plateaux de tournage et, pour une fois, voir des solutions émergées, qui ne me seraient probablement pas venues sans la pensée du collectif.

Bref, faire communauté ça ne va pas de soi et c’est un effort perpétuel, un exercice de persévérance, comme de lâcher-prise. Mais je suis maintenant convaincu que c’est le meilleur moyen pour réussir à changer les choses, s’ouvrir sur le monde et prendre conscience de son agentivité.

On dit qu’il faut un village pour élever un enfant, il en faut aussi un, et de nombreux autres, pour faire tomber un château, alors faisons communauté et créons-nous plus de villages.


🌬️ Boris Levy, chef opérateur de la résidence #2

Moment de centrage matinal capté par la talentueuse Chloé Reymond

J’ai rejoint la presqu’île de Gâvres en bateau. Je ne le reprendrai pas avant la semaine suivante. 

Je suis venu expérimenter une nouvelle méthode de fabrication coopérative. Je suis venu fabriquer un film joyeux et militant.

Dans la salle des fêtes de Maison Glaz, qui sera notre foyer durant toute la résidence, j’ai vu jaillir les intentions de chacun·e, constituant·e d’un collectif qui, le temps d’une semaine, va penser les solutions pour produire avec soin, un cinéma politique, poétique et intègre.

Nous étions presque tous.tes des inconnu·e·s au premier jour. Le lendemain (temps ressenti = 3 jours), nous étions camarades. Nous avons fait mémoire. Nous avons pris soin. Nous nous sommes rendu·e·s visibles et vulnérables les un.e.s aux autres. Nous n’étions plus technicien·ne ou artiste, nous étions tous·tes des travailleur·euses du cinéma. Un groupe de 26 individus éclairé·e·s et enthousiastes, investi·e·s dans la fabrication d’un film, tant pour le résultat que pour le chemin.

Avec intuition, nous avons filmé la dramaturgie dans la danse, un rituel pour les absent·e·s et l’invisible. Nous avons filmé un village en danger et sa préparation au bal des tempêtes. L’eau monte. Elle fait boire le sol. Au bout du quai, la mer lèche une paire de bottes à paillettes. Nous continuons à tourner sur un fil, en petit groupe agile. Il faudra que la marée engloutisse nos jambes pour conclure la fin d’une séquence, et ainsi laisser place à plus grand que soi. Aujourd’hui Gâvres est reliée par une mince bande de terre. Bientôt elle sera île. 

J’ai vu une équipe se préparer à l’erreur pour mieux rebondir, et s’organiser de concert, parce qu’à l’inexorable instant critique, il faudra faire preuve de discernement, tâcher de demeurer souverain·e·s, face à la panique. Au fil des jours, j’ai frayé un chemin pour quitter la sidérante culpabilité et rejoindre la responsabilité active.

J’ai vu l’envie de créer de nouveaux récits, et d’inviter l’altérité à prendre place ; cette place qu’on a libérée en laissant le cynisme ou l’orgueil à la porte de la résidence. Par la formation. Par l’expérience. Par la confrontation. Nous nous sommes rendus très vivants. Les plaies du cœur, les plaies du corps, et toute la gratitude furent déposées au centre. J’ai eu peur d’avoir honte de ne pas y arriver, de ne plus y arriver. “Ne vous sous-estimez pas” en était la réponse. Cesser de s’excuser : “tu es légitime”. Dans ce brave space, j’ai vu naître la conviction : la puissance de la parole et de l’écoute

Et comme le silence était aussi précieux que la parole, nous avons appris à parler avec les mains. Il existe un geste pour “tu es légitime”. Nous avons appris à guider les cerfs-volants de nos pensées, à s’exprimer avec l’énergie de la flèche. Notre groupe : un carquois muni de paroles précises et conscientes. Le projet : un navire, où chacun·e puisse être un·e capitaine à son moment, à sa manière.

Avec les yeux fermés de la confiance, index contre index, nous avons exploré la fréquence fondamentale de l’autre, l’espace d’un instant, tel des roseaux ployant sous la brise, chargée du ressac des vagues. 

Trois respirations.
Un. Pour soi. 
Deux. Pour les autres. 
Trois. Pour le projet. 

Désormais, il est temps de partir de ce bout du monde. 

Dans un ultime cercle, j’ai entendu :

Je repars avec un espoir qui m’a été volé.
Le collectif me vivifie pour la révolution.
Le collectif m’a octroyé mon âge adulte.
Je suis venu changer d’air et je suis devenu coproducteur.
Je vais faire une sieste, ça faisait longtemps.

Frédérique, protagoniste du film, pensait repartir de Gâvres dans la journée, après avoir collecté un bidon que lui a légué sa tante, Manon des dunes. Dans ce bidon, un classeur et une boîte de sable. Dans ce classeur, les archives d’une lutte victorieuse, mais jamais acquise, dont il faut reprendre le flambeau. Dans cette poignée de sable, des milliers de cellules vivantes, une véritable banque de graines activables. A condition qu'on ne la piétine pas.

Désormais, je ne pourrai plus appeler un plan de nature morte “nature morte”. 

J’ai dit.


👨‍💻 Loïc Gaillard-Damian, assistant monteur de la résidence #2

Loin du tumulte du tournage, la concentration de la post-production

Que ça fait du bien de prendre du (le) temps !

Voici un petit mot depuis les quelques jours post-résidence aussi connu comme le moment de récupération de points de vie bien nécessaires après deux semaines aussi riches et intenses. En arrivant à la résidence, j’étais dans une posture particulière par rapport à mon travail. Être assistant·e·x au montage en l’an de grâce 2026 sur des films indés est une bien étrange situation. En effet, les logiciels se simplifient. Tout un processus qui demandait il y a à peine 10 ans des mois de présence est devenu automatisé au point de ne demander que quelques jours ou une à deux semaines max. En plus du manque à gagner d’heures et de salaire, cette configuration ne permet que très peu de créer des relations, échanger avec les chef·fe·s monteur·euses, les réal et les prods. C’est là qu’est arrivé On est raccord ! deuxième du nom. Cette résidence a offert à toute une communauté improvisée la possibilité de prendre le temps. Le temps de se rencontrer, de s’écouter, de partager. Pendant ces deux semaines, nous avons appris à faire autrement, à se laisser le temps de dire non, de tester, d’échouer, de ressayer et de réussir.

Si je devais trouver un terme pour définir ce qu’On est raccord ! a réussi à créer c’est une effervescence douce. C’est celle qui allie l’urgence nécessaire pour créer un film avec le temps de l’écoute et de la prise en comte de chacun·e. Je me sens très reconnaissant d’avoir pu participer à ce moment d’expérimentation collective. Moment d’expérimentation dont on ne sait pas encore vers quel horizon il peut mener mais qui donne fort envie de participer à le créer.


👨‍🎓 Se former à la coopération

Psssst.... si vous êtes encore là c'est que tout cela vous passionne peut-être un petit peu... on donne encore deux sessions de formation à la coop avant l'été... en partenariat avec la CST.

CST